Ciné sur scène
10 spectacles à voir ou à offrir: Les grands films trouvent une seconde vie au théâtre.
Au théâtre, les histoires que l’on croyait connaître se révèlent autrement : un plan devient un geste, un montage devient un silence, un gros plan devient un acteur qui vous regarde droit dans les yeux. L’émotion circule plus brute, plus immédiate. De Friedkin (Killer Joe) à Farhadi (À propos d’Elly), de Mel Brooks (Les Producteurs) à Disney (Walt), leurs récits trouvent sur scène une seconde vie, parfois fidèle, souvent surprenante. Intervistar vous conseille.
Zaza en grand angle
Vous vous souvenez de la scène de la biscotte dans La Cage aux Folles? Ce moment culte du classique de Jean Poiret, adapté au cinéma en 1978 par Edouard Molinaro. Il est ici présenté dans sa version musicale américaine, créée à Broadway par Harvey Fierstein et Jerry Herman, traduite et mise en scène par Olivier Py. Au Théâtre du Châtelet, La Cage aux folles réincarne l’esprit de l’œuvre dans son entière dimension festive et politique, tout en profitant de la puissance du spectacle vivant pour élargir le propos originel.
La version scénique s’appuie sur la mécanique de la comédie musicale pour élargir ce que le film suggérait : la flamboyance comme résistance, la mascarade comme méthode de survie sociale. La scène permet ainsi de rendre visible ce que le cinéma laissait hors-champ : l’énergie collective du cabaret, la force communautaire des Cagelles, l’ampleur du geste politique derrière la comédie.
Dans ce dispositif, Laurent Lafitte incarne un Albin/Zaza qui n’imite pas Serrault, mais explore une autre voie : celle d’un personnage moins fragile, plus architecte de son propre récit. La scène lui offre un espace d’amplitude que la caméra, contrainte à l’intime, n’autorisait pas. Chaque numéro musical devient un acte de définition de soi, là où le film jouait davantage sur le décalage et la pudeur.
Ce qui frappe aussi, c’est la manière dont le spectacle interroge la postérité même du film : en passant du cinéma à la scène, La Cage aux folles ne se contente pas de raviver un classique populaire, elle montre comment un objet culturel se recompose pour continuer à parler à son époque.
Au Théâtre du Châtelet jusqu’au 10 janvier 2026.
Mel Brooks meets Alexis Michalik
Avant d’être la comédie musicale délirante qui triomphe au Théâtre de Paris, Les Producteurs est d’abord un film culte de Mel Brooks (1968). Satire audacieuse, il suit Max Bialystock et Leo Bloom, duo improbable qui tente de s’enrichir en produisant volontairement le pire spectacle possible. Un humour noir, irrévérencieux, qui a marqué l’histoire du cinéma comique. Sur scène, Alexis Michalik réactive l’esprit subversif du film tout en offrant une jubilation propre au théâtre musical, puisque Mel Brooks avait lui-même adapté son film pour Broadway en 2001 . La mécanique comique — cette logique de catastrophe orchestrée — est projetée dans l’énergie d’un cabaret débridé. La farce devient physique, chorégraphie, dopée à une troupe qui assume pleinement le mauvais goût joyeux au cœur du récit. Un succès public (300 000 spectateurs !) qui prouve que la folie Brooks fonctionne toujours.
Au Théâtre de Paris jusqu’au 8 mars 2026.
Un film culte du cinéma iranien
À propos d’Elly est un film pivot dans l’œuvre du cinéaste iranien Asghar Farhadi . Sous la forme d’un simple week-end entre amis au bord de la mer Caspienne, Farhadi y construit une tragédie moderne où chaque geste du quotidien devient révélateur d’un système social contraint. Le film, réalisé en 2009, salué pour sa précision morale et sa tension quasi documentaire, marque un moment essentiel : celui où le cinéma iranien s’affirme comme un espace où l’intime peut dévoiler le politique.
C’est cette matière dense, presque étouffante, que tg STAN choisit d’adapter. Sur scène, la disparition d’Elly agit comme un séisme, exposant sous une lumière crue les mensonges et non-dits du groupe. La bascule progressive du léger vers l’angoissant trouve ici un écho puissant dans une scénographie volontairement minimale où une simple bâche suffit à figurer la mer qui gronde et se retire.
Plutôt qu’une simple transposition, À propos d’Elly devient une enquête morale en direct, où chaque réplique semble posée sur une faille. Le collectif tg STAN rappelle ici ce que le théâtre peut offrir au cinéma : non pas l’illustration, mais la réouverture des zones d’ombre. Un spectacle tendu, lumineux, qui confirme l’importance de Farhadi…
Au Théâtre des Amandiers (Nanterre) jusqu’au 20 décembre. Rencontre en bord de plateau le 18 décembre. Et jusqu’au 28 décembre, rétrospective Asghar Farhadi au cinéma Les Lumières, à Nanterre.
Huis clos en mode Friedkin
Avant d’être le dernier film de William Friedkin, le réalisateur des cultissimes Exorciste et French Connection, Killer Joe était une pièce de théâtre signée Tracy Letts. Adaptée par Sophie Parel et Patrice Costa, elle nous offre tout ce que le maître Friedkin, capable de faire monter la tension d’un simple regard, nous proposait en 2011 avec une distribution menée par Matthew McConaughey. Sur scène, cette noirceur retrouve toute sa puissance : Chris, jeune dealer dont la vie est menacée pour 6000 $ de dettes, jette sa famille dans les griffes du tueur à gages le plus dérangeant du Texas afin de toucher une assurance-vie.
Avec ce thriller poisseux, tendu, le théâtre retrouve la brutalité sèche du film de Friedkin tout en y ajoutant une proximité qui fait frémir. Au centre, il y a Benoît Solès, terrifiant de calme prédateur. Chaque geste est mesuré, chaque silence menace d’exploser : il incarne Killer Joe comme une présence surnaturelle, glaçante, impossible à fuir. Autour de lui, les comédiens (Rod Paradot, Olivier Sitruk, Pauline Lefevre, Carla Muys) forment un ensemble fiévreux, oscillant entre grotesque et tragique. On a adoré. Allez-y vite, ce sont les dernières représentations!
Au Théâtre de l’Oeuvre (Paris). Jusqu’au 4 janvier 2026.
Dans le secret de Blanche Neige
Avec Walt au Lucernaire, on plonge dans les coulisses de Blanche Neige et les Sept Nains, là où la magie se fabrique… et parfois se fissure. Seul en scène, Clément Vieu recompose un Walt Disney à hauteur d’homme, loin de l’icône lisse. Le spectacle révèle son intuition foudroyante mais aussi ses colères, ses obsessions et cette exigence presque tyrannique qui a façonné le premier long métrage animé de l’histoire.
Dans un dispositif simple et efficace, l’acteur (époustouflant!) navigue entre narration, incarnation et conférence improvisée. On rit de ses éclats, on frémit de ses fixations, et surtout on assiste à la naissance d’un mythe, dans ce mélange d’audace visionnaire et de fragilité très humaine. Une face B passionnante !
Au Lucernaire (Paris). Jusqu’au 19 janvier 2026.
La Mouche: du fantastique au burlesque
Avec La Mouche, Christian Hecq et Valérie Lesort revisitent la célèbre nouvelle de George Langelaan, tout comme l’avait fait David Cronenberg en 1986 avec Jeff Goldblum dans le rôle du scientifique timide et ambitieux. Sur le plateau, la transformation du savant en insecte devient un spectacle aussi inquiétant que réjouissant, grâce à l’inventivité visuelle du duo et à un humour noir qui n’annule jamais la tragédie.
Marionnettes, trouvailles scéniques, effets artisanaux et jeu millimétré composent une fable moderne sur la démesure scientifique. On passe du rire à la stupeur dans un même battement d’ailes : un bijou théâtral, délicieusement mutant qui fait un carton depuis 5 ans.
Aux Bouffes du Nord. Jusqu’au 20 décembre 2025.
Pierre Richard joue sa vie
Pierre Richard remonte le fil de sa légende dans Pierre Richard et Swingin’ Affair font leur cinéma, soirée où les grandes musiques de films deviennent un récit vivant. Associé au quartet Swingin’Affair -où officie son fils, le saxophoniste Olivier Defays- l’acteur raconte ses souvenirs avec Bernard Blier, Jean Carmet, Mireille Darc et dévoile des secrets de tournage… Une rencontre portée par l’élégance malicieuse d’un monument du rire. Réservez vite, il n’y a que très peu de dates.
A la Seine Musicale (92), le 28 janvier 2026. A Loon Plage (59), le 13 février 2026. A Lomme (59), le 29 mars 2026.
Bollywood sur scène
Bollywood Masala carbure aux musiques cultes du cinéma indien. Sur scène, les danseurs réinventent les tubes de Devdas, Lagaan ou Dhoom, et l’énergie irrésistible de « Naatu Naatu » (RRR) devient un véritable électrochoc chorégraphique. Chaque numéro fonctionne comme un clin d’œil à un film-phare : romances impossibles, duels de danse, éclats familiaux. Le spectacle transforme ainsi la salle en plateau Bollywood. Pop, coloré et totalement cinéphile.
Du 18 décembre au 11 janvier au Palais des Congrès de Paris. Les 31 décembre et 1er janvier au Palais des Festivals de Cannes. Le 2 janvier à La Bourse du Travail de Lyon. Le 6 janvier au Palais des Congrès de Tours.
Une soirée avec le maître du suspense
Avec La Corde au Studio Marigny, impossible de ne pas penser au film d’Alfred Hitchcock, ce faux plan-séquence étouffant où un dîner mondain devient un terrain de jeu meurtrier. La mise en scène de Guy-Pierre Couleau réactive la tension du film d’Hitchcock. Le huis clos gagne en vertige grâce au duo de comédiens — Thomas Ribière et Audran Cattin — impeccables en jeunes meurtriers persuadés d’avoir réussi le crime parfait. Entourés de la fiancée (Lucie Boujenah), de la mère (Myriam Boyer), du prof (Grégori Derangère) et du voisin (Martin Karmann), leur assurance se fissure, la soirée se resserre, et le public étouffe délicieusement dans ce thriller élégant, hommage direct au maître du suspense.
Au Studio Marigny jusqu’au 11 janvier 2026.
Carpe Diem forever
Succès confirmé pour Le Cercle des poètes disparus dont Gérald Sibleyras (à l’adaptation) et Olivier Solivérès (à la mise en scène) raniment l’émotion du film culte de Peter Weir. La pièce retrouve l’élan idéaliste du professeur Keating et la puissance de la poésie face au conformisme scolaire. Portée par un Keating lumineux (Xavier Gallais a remplacé Stephane Freiss avec tout autant de verve et de passion), une troupe vibrante de sensibilité rassemblant des jeunes acteurs éblouissants comme une étincelle. La force du message est intacte: oser penser, oser vivre. Un hommage fidèle et galvanisant.
Au Théatre Libre jusqu’au 17 janvier 2026 – Reprise le 13 février au Théâtre Antoine avec Philippe Torreton dans le rôle de Keating.
Coup de coeur de la semaine: L’âme idéale
Dans L’Âme idéale, en salle le 17 décembre, Jonathan Cohen signe l’une de ses plus belles performances, tout en finesse et en retenue. Loin de ses rôles comiques, il dévoile ici une vulnérabilité touchante. Son jeu, tout en nuances, fait vivre le trouble, l’émerveillement et la fragilité de son personnage sans jamais forcer l’émotion. Face à lui, Magalie Lépine-Blondeau apporte une intensité lumineuse, et leur alchimie donne au film une sincérité rare. On ne vous en dit volontairement pas plus sur l’intrigue pour ne pas spoiler cette romance sensible teintée de fantastique. Premier film d’Alice Vial, L’Âme idéale explore ce qu’il y a de plus invisible en chacun de nous. Un film qui émeut, qui enveloppe, et qui laisse cette envie discrète mais tenace : vivre un peu plus fort.












Quel beau programme pour ce moi de décembre merci !