La fierté d'être vu
Notre sélection spéciale Mois des Fiertés : les œuvres qui comptent vraiment
Pendant des décennies, l’homosexualité au cinéma s’est dite en creux, en non-dits, en mort tragique au dernier acte. Et puis quelque chose a changé. Pas d’un coup, pas partout, mais sûrement. Ce qui frappe, dans les œuvres les plus marquantes de ces dernières années, c’est leur refus de la facilité. Elles montrent des personnages queer complets, contradictoires, parfois antipathiques, jamais réduits à leur seule orientation. C’est tout l’enjeu de séries comme Proud, qui refuse de faire de son héros un modèle de vertu, ou de films comme Jim Queen, qui osent l’autodérision et la satire plutôt que la leçon de morale.
Pourquoi est-ce que tout cela compte autant ? Parce que la représentation n’est jamais un simple détail esthétique. C’est une question de survie symbolique. Pour un adolescent qui grandit sans connaître personne qui lui ressemble, voir une histoire d’amour entre deux hommes traitée avec la même légèreté qu’une comédie romantique hétéro, ce n’est pas anodin, c’est la promesse silencieuse qu’une vie heureuse est possible.
Le sujet reste pourtant fragile. Les financements se font plus rares pour les films jugés “trop spécifiques”, certaines plateformes hésitent à mettre en avant ces œuvres, et le contexte politique mondial, de plus en plus polarisé, rappelle que rien n’est jamais acquis. Raconter ces histoires aujourd’hui, c’est encore, d’une certaine manière, un acte de résistance autant qu’un acte de création.
JIM QUEEN — La comédie animée qu’on attendait sans le savoir
Et si l’homosexualité était une maladie en voie d’extinction ? C’est la prémisse délirante et jouissive de Jim Queen, le film d’animation français qui a retourné la salle de minuit du Festival de Cannes cette année. Dans cette séance culte par excellence, où les films se révèlent vraiment, où le public rit et applaudit sans retenue, Jim Queen a tout emporté sur son passage.
Le pitch est un chef-d’œuvre d’absurde militant : Jim, icône gay du Marais, muscles saillants et followers à gogo, contracte l’Hétérose, un virus qui transforme les hommes gays en hétérosexuels. Jogging moche, foot à la télé, indifférence totale aux soins. La catastrophe. Pour se sauver, il devra traverser l’ensemble de la scène gay parisienne avec Lucien, adorable twink timide qui découvre ce monde baroque avec des yeux ronds comme des soucoupes. Une quête épique, un peu Disney, un peu heroic fantasy, totalement queer.
Ce qui rend Jim Queen exceptionnel, c’est son adéquation entre un scénario totalement loufoque et un univers visuel tout aussi barré. Couleurs criardes, amplification de détails… Marco Nguyen et Nicolas Athané (les co-réalisateurs) ont trouvé chez Bobbypills, jeune studio spécialisé dans l’animation pour jeunes adultes (Les Kassos) une équipe particulièrement en phase avec leur projet. Face au silence des chaînes françaises et des plateformes, ils ont lancé un crowdfunding qui a levé 120 000€. Ce film n’existe que parce que des gens ont voulu qu’il existe. Ça se sent à l’écran.
Et que dire de la musique emballante signée du duo Kirosen et des voix parfaites (Alex Ramirès en Jim toxique et hilarant, Jérémy Gillet en Lucien candide, Shirley Souagnon en meilleure amie libre et piquante). Et quand Philippe Katerine incarne La Prostate, on réalise qu’on n’avait encore rien vu.
Jim Queen est une lettre d’amour à la communauté gay. Drôle, trash, tendre, politique. Ne ratez pas ça.
Jim party le 19 juin au Méliès Jean Jaurès (Saint Etienne) avec un quiz animé par les sœurs de la perpétuelle indulgence, le 20 juin au Fresnoy à Tourcoing, le 23 juin au Luxy d’Ivry sur Seine suivie d’une rencontre avec Alex Ramirès, le 30 juin au Rex de Montbrison
PROUD — Quand la fierté se mérite
Il y a des séries qui arrivent au bon moment. Grand Prix du festival Seriesmania 2026, Proud, la nouvelle création polonaise HBO, en est une.
Filip (Ignacy Liss, a également été distingué avec le prix du meilleur acteur) a tout pour lui : le physique, le succès, une liberté qu’il a construite comme une armure. À vingt ans passés, ce mannequin polonais vit dans l’évidence de sa propre existence. Jusqu’au jour où la vie lui présente une facture qu’il n’avait pas commandée. Une tragédie familiale, un enfant dont il faut soudainement s’occuper, et tout l’édifice vacille. Proud n’est pas une série sur la fierté comme slogan. C’est une série sur ce que la fierté réelle exige de nous : l’honnêteté, la vulnérabilité, la capacité à grandir quand on aurait préféré rester exactement où l’on était.
Ce qui rend la série remarquable, c’est son refus du manichéisme. Filip n’est pas un héros gay à applaudir ni une leçon de tolérance à avaler. C’est un personnage difficile, attachant dans ses défauts, reconnaissable dans ses fuites. Ignacy Liss incarne cette contradiction avec une précision qui coupe le souffle.
À regarder sur HBO Max. Un nouvel épisode chaque semaine jusqu’au 31 juillet.
MAS PALOMAS - Apprendre à exister
C’est le film événement du cinéma espagnol. Nommé neuf fois aux Goya, l’équivalent espagnol des César, Maspalomas, signé par le duo basque Aitor Arregi et José Mari Goenaga (Une vie secrète), est un film sur ce que l’Espagne franquiste a fait à toute une génération d’hommes gay. Sur les blessures qui ne se referment jamais tout à fait. Et sur ce qu’il reste de désir, de colère douce, d’espoir, à 76 ans, quand on décide enfin de ne plus se renier. Vicente a 76 ans. Il coule des jours heureux sous le soleil des Canaries, à Maspalomas, cette enclave gay au bout du monde où l’on danse, où l’on croise, où l’on vit sans se justifier. Puis un accident le ramène de force à San Sebastián, chez sa fille, dans une maison de retraite au Pays Basque. Et d’un seul coup, comme si les dernières décennies n’avaient jamais existé, il faut à nouveau se taire, se cacher, se faire petit. Rentrer dans le placard.
Ce qui rend le film bouleversant, c’est son refus absolu de la condescendance. Vicente n’est pas un symbole. C’est un homme complet, contradictoire, qui va à la messe et fait du cruising, qui aime sa fille et ne lui dit pas tout, qui envie son compagnon de chambre Xanti autant qu’il l’aime. José Ramón Soroiz l’incarne avec une vérité qui lui a valu la Coquille d’argent du meilleur acteur à San Sebastián, puis le Goya du meilleur acteur.
Tourné dans une esthétique proche de l’argentique 35mm, le film joue magnifiquement des contrastes entre la lumière dorée des Canaries et la grisaille humide du Pays Basque. Comme deux vies parallèles, deux Vicente, dont l’un voudrait rejoindre l’autre. Au cinéma le 24 juin.
1946 - Un documentaire choc sur une erreur de traduction biblique
À l’occasion de la Semaine des Fiertés de Paris, les associations PlaySafe et D&J Arc-en-ciel organisent jeudi 25 juin une soirée ciné-débat autour du documentaire 1946 : La Mauvaise Traduction qui a tout changé.
Le film retrace une découverte d’archives inédites qui révèle comment le mot « homosexuel » aurait fait son entrée dans la Bible pour la première fois en 1946, à l’occasion de la rédaction de la Revised Standard Version. La projection sera suivie d’une table ronde en présence de la réalisatrice du film Sharon “Rocky” Roggio, ainsi que d’intervenant·es issus du monde associatif et religieux.
L’événement se tient dans la chapelle Saint-Lazare, 8 Rue Léon Schwartzenberg, 75010 Paris et est retransmis sur Youtube. Réservations sur godlovesdiversity.com
A noter aussi que le très bon documentaire L’homosexualité au cinéma, réalisé par Sonia Medina, coécrit avec le journaliste Alain Riou (avec les analyses d’Anne Delabre, journaliste et fondatrice du ciné-club Le 7e genre) est toujours disponible sur france.tv
Coup de coeur : ULYSSE
Dans l’actu ciné, cette semaine
Présenté à Cannes 2026 dans la sélection Un Certain Regard, le nouveau film de Lætitia Masson est une bombe d’humanité. C’est l’autre film à voir cette semaine.
Alice apprend qu’elle est enceinte. Avec Vladimir, son mari, ils attendent un garçon. Ils l’appelleront Ulysse. Mais à un an, Ulysse ne rentre pas dans les courbes. Le verdict tombe : syndrome génétique. Commence alors, sur dix-huit ans, son odyssée.
Ce que personne ne sait en entrant dans la salle, c’est que Lætitia Masson a mis vingt ans de sa propre vie dans ce film. Ulysse, c’est son fils Alphonse. Et Alphonse joue son propre rôle à l’écran, avec une présence et une vérité qui coupent le souffle. Face à lui, Élodie Bouchez est habitée comme rarement dans ce combat de chaque instant pour offrir une vie normale à son fils.
Laetitia Masson filme à hauteur d’enfant, au plus près des émotions, avec un zoom qu’elle manie elle-même pour ne rien rater de l’imprévisible. Elle ne cherche jamais à faire pleurer. C’est précisément pour ça qu’on craque. Ulysse dit une chose simple et profonde : face au handicap, c’est notre regard qu’il faut changer. Et le cinéma, lui, sait regarder. En salles depuis le 17 juin.
Faut-il aller voir BACKROOMS?
Avec Backrooms, le studio A24 s’empare du phénomène d’internet. Tout commence en 2019 sur 4chan. Une photo de bureaux vides, à la lumière jaunâtre et glauque, accompagnés d’une légende qui allait devenir culte sur internet. « Si tu ne fais pas attention et que tu sors de la réalité par un “noclip” dans les mauvais endroits, tu te retrouveras dans les Backrooms, où il n’y a rien d’autre que l’odeur nauséabonde d’une vieille moquette humide, la folie d’un jaune uniforme, le bruit de fond incessant des néons qui bourdonnent à plein régime, et environ six cents millions de miles carrés de pièces vides segmentées au hasard dans lesquelles tu seras piégé; Que Dieu vous vienne en aide si vous entendez quelque chose rôder dans les parages, car c’est sûr et certain que ça vous a entendu. »
Kane Parsons, alias Kane Pixels, qui n’a alors que quinze ans diffusent des courts-métrages, tournés depuis sa chambre, et donne corps à cet univers en lui inventant une vraie mythologie. Le succès est tel qu’Hollywood vient le chercher. A 20 ans, il signe son premier long métrage pour le studio A24, avec le soutien d’Atomic Monster, la société de James Wan.
Et pour un coup d’essai, c’est réussi: Dans cette expérience sensorielle, le malaise est palpable, l’ambiance sonore et visuelle s’avère redoutablement efficace, et le réalisateur a l’intelligence de ne pas tout expliquer, laissant le spectateur seul face à son imagination. C’est Alice au pays des merveilles version cauchemar bureaucratique, doublé d’un found footage urbain et anxiogène. Chiwetel Ejiofor qui prête ses traits au gérant d’un magasin de meubles dont la vie bascule le jour où il découvre, dans la réserve, un passage vers un autre monde livre une performance haletante.
Cependant, Backrooms est plus troublant qu’effrayant, et son scénario peine à suivre le rythme de sa proposition visuelle, avec quelques digressions psychologiques artificielles. Plusieurs critiques regrettent aussi une durée excessive et des pistes narratives lancées puis abandonnées en cours de route, comme si le récit manquait d’un chapitre pour se conclure pleinement.
Le bilan qui se dégage : un film d’horreur singulier, porté par une identité visuelle forte et un jeune cinéaste prometteur, mais qui ne convainc pas totalement sur la solidité de son histoire.






